Mar(t)ine fait un PSC #4 : les publics cibles

Poursuivons l’exploration du PSC. Terrdo devait donc être un éco-campus composé d’un centre de R&D (ou centre de ressources technologiques) et d’un Centre de découverte des sciences et de l’environnement, ouvert au grand public. C’est de ce second volet dont j’étais plus particulièrement en charge. Je vais maintenant vous parler plus en détail de ce « musée », terrain d’aventure de Mar(t)ine, dédiés aux publics dits curieux.

Pourquoi dire « publics curieux » et pas grand public ? Pour faire le pendant du terme « public expert » (même si les experts peuvent être curieux et que finalement il faudrait plutôt dire « publics à visée professionnelle ») et surtout parce que le grand public n’existe pas. « Grand public », tout comme « opinion publique », est une boîte noire bien pratique  qui permet d’échapper à la complexité.  Vous me direz, « grand public » et « publics curieux » c’est bonnet blanc et blanc bonnet, une boîte noire en cache une autre. Essayons donc d’affiner.

Malheureusement, il n’y avait pas eu d’évaluation et d’étude de publics préalables au lancement du projet mais nous n’avions pas les moyens de réaliser un travail conséquent en ce sens. Par ailleurs, la littérature sur les publics et les pratiques culturelles à La Réunion s’est révélée assez mince. Il faut cependant noter l’étude du CCEE sur les pratiques artistiques et culturelles. Nous avons donc un peu taillé à la hache et défini trois types de publics curieux principaux ou publics cibles.

Avant de poursuivre je fais faire un autre aparté. Je vois d’ici certains sursauter à la lecture de « publics cibles ». Une institution culturelle, publique qui plus est, n’est-elle pas censée s’adresser à tous ? Définir des publics cibles n’est ce pas nier l’universalité du musée ? A cela, je répond qu’accueillir et répondre aux besoins de tous est un idéal vers lequel tendre mais un objectif inatteignable ou presque, en termes opérationnel. Essayer de s’adresser à tous, c’est prendre le risque de ne finalement engager personne dans une relation avec l’institution. Soyons modestes et honnêtes : concentrons nous sur des types de visiteurs à qui l’on va proposer une expérience de visite adaptée de qualité et avec lesquels on développera des interactions solides.

Ceci étant dit, quels sont donc nos publics cibles ? Au départ, au vu de la commande de la maitrise d’ouvrage, nous sommes partis sur une découpage assez grossier en trois catégories -les touristes, les familles, les scolaires- que nous avons ensuite tenter de mieux définir.

Les touristes

On peut à première vue se demander ce que des touristes viendraient faire dans un « musée de l’eau »  alors qu’ils peuvent aller découvrir l’histoire coloniale de l’île au musée de Villèle, s’émerveiller devant les tortues à Kelonia, se promener dans la fraîcheur du Conservatoire Botanique de Mascarin ou encore faire des dégustations à  la Saga du Rhum. La thématique de l’eau serait-elle trop éloignée des préoccupations des touristes venus découvrir les patrimoines naturels et culturels de l’île ? Pas du tout. Il faut aborder la thématique de façon globale et remonter le fil de l’eau.

Au-delà des aspects très scientifiques relevant de la physico-chimie auxquels on peut penser en premier lieu (les états de l’eau, la poussée d’Archimède, etc.), l’eau est un fil conducteur qui permet de mettre en lumière de multiples aspects de l’histoire, de la nature et de la culturel de l’île. Le visiteur qui découvre l’île pour la première fois est frappé par les contrastes climatiques (une côte Ouest sèche presque aride, une côte Est arrosée tous les jours) et les multiples microclimats. Il sait aussi que La Réunion est régulièrement frappée par les cyclones. Climat, cyclone, pluie, en un mot l’eau ! Ensuite, il se confronte aux reliefs impressionnants des ravines, cirques, pitons et remparts, issus de l’érosion des reliefs volcaniques. Là encore, de l’eau ! Enfin, il découvre l’histoire de l’île où les hommes ont suivi les chemins tracés par l’eau pour pénétrer au cœur des montagnes et où l’arrivée de l’eau courante reste somme toute assez récente. De l’eau, encore de l’eau.

Rivière du Mat

Rivière du Mat, La Réunion. Source : Arda

Bref, avec l’eau, on peut traiter de multiples intérêts que peuvent avoir les touristes vis à vis du patrimoine naturels et culturels de l’île. Cependant, il est vrai que face à l’offre existante, la visite de Terrdo ne serait pas forcément une priorité pour des touristes qui pourraient privilégier des thématiques plus emblématiques traitées par d’autres établissement comme la canne, le rhum, le volcan, la mer, etc. D’un point de vue opérationnel, il faudrait donc porter une attention particulière à la façon de toucher ces publics.

Enfin, avec du recul et après avoir approfondi la question, j’ai l’intuition qu’il faudrait, dans le cas de Terrdo, concentrer nos effort sur une catégorie particulière de touristes : les touristes affinitaires primo-visiteurs. Revenons un instant sur les principales catégories de touristes à La Réunion.

  • les touristes affinitaires récurrents (30% des touristes) : parfois réunionnais eux-mêmes, ils rendent visite régulièrement à des proches vivant sur l’île.
  • les touristes affinitaires primo-visiteurs (20% des touristes) : ils se rendent pour la première fois, suite à l’installation récente d’un proche (ami, famille) sur l’île.
  • les touristes d’agrément (50% des touristes): ils viennent souvent pour la première fois sur l’île, sans y avoir d’attache particulière.

Les affinitaires primo-visiteurs privilégient des activités de découvertes (balades, visite de sites) contrairement aux affinitaires récurrents qui font surtout faire des activités familiales, peu tournées vers la découverte de l’île. Ils seraient donc a priori plus enclins que les seconds à visiter un établissement comme Terrdo. Par railleurs, dans l’organisation de leur visite, ils bénéficient des conseils de leurs proches. Ainsi, si on arrive à amorcer un bouche-à-oreille positif autour de Terrdo (ce qui est une priorité de toutes les façons), on devrait dans une certaines mesure réussir à les toucher. Enfin, ils restent plus longtemps que les touristes d’agrément et ont donc plus de temps des activités qui ne seraient par dans les thématiques emblématiques de l’île.

Les familles

Les familles constituent aussi une catégorie un peu tarte à la crème qu’il faudrait préciser. Plutôt que s’attarder sur la définition de famille, je pense qu’il faudrait partir des pratiques de sorties en famille élargie au cercle amical, disons en groupe convivial, et en premier lieu l’inénarrable pique-nique.

Véritable institution, en particulier dominicale, le pique-nique est un moment de partage mais aussi d’immersion dans un espace naturel. Si certains s’aventurent assez loin dans les hauts, dans des zones peu fréquentées, beaucoup privilégient de sites proches du littoral et facilement accessibles. La Réunion compte des centaines d’aires de pique-nique, souvent aménagées et équipées de kiosques et emplacements pour faire du feu. La parcelle que devait occuper Terrdo est justement contiguë d’une zone de pique-nique qui attirent plusieurs centaines de personnes le dimanche (je suis allée compter !). Associer la visite de Terrdo à la pratique du pique-nique (avant ou après la visite) pourrait être un énorme effet de levier en termes de fréquentation mais également un champ fertile pour des actions de médiation car qui dit pique-nique, dit groupe convivial intergénérationnel. Cependant, là encore, on manque malheureusement d’études, en particulier qualitatives, sur ses pratiques.

Les scolaires

Finalement, c’est pour les scolaires que les choses seraient le plus simples. C’est le public captif et structuré par excellence, ses besoins sont facilement identifiables et, dans le cas de Terrdo, on pouvait se baser sur plus de 15 ans d’expérience de l’école de l’eau de l’Arda. Mais il faut garder à l’esprit que les attentes des scolaires évoluent (les actions pédagogiques par projet se multiplient) et leur contraintes essentiellement budgétaires s’accroissent. Le frein principal aux sorties reste le transport sur une île où l’étalement urbain est la règle et les réseaux de transports en commun limités. Il est donc essentiel de leur proposer des activités de médiation avec une vraie valeur ajoutée par rapport à ce que le professeur peut lui-même faire en classe. Une étroite collaboration avec des professeurs-relais est ici essentielle.

Visite de l'écloserie de l'Arda par une classe de primaire.

Visite de l’écloserie de l’Arda par une classe de primaire.
Source Arda – Ecole de l’eau

Mais aussi …

A côté de ces trois groupes principaux, il y a des publics particuliers, dits éloignés des pratiques culturelles, sur lesquels nous avions commencé à travailler : les personnes en situation de handicap. Nous nous étions rapprocher d’associations de personnes handicapées et de professionnels du secteur avec l’ambition d’obtenir à terme le label tourisme et handicap.

Enfin, je crois qu’il aurait été essentiel de travailler sur un autre publics particulier : les personnes illettrées. L’INSEE dénombrait en 2011, 116 000 personnes illettrées à La Réunion, soit 7% de la population, un taux trois fois plus élevé qu’en métropole.  Nous ne pouvions pas faire de la lutte contre l’illettrisme un axe d’action de Terrdo. Par contre, réfléchir à l’accessibilité de l’offre, en particulier l’exposition, pour des personnes illettrées et concevoir les dispositifs avec ce souci d’accessibilité, amène forcément à proposer des contenus et des formats qui conviennent au plus grand nombre et améliorent l’expérience de visite de tous.

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