Thèse

D’octobre 2007 à janvier 2011, j’ai réalisé une thèse de doctorat sur le changement climatique comme controverse socioscientifique et problème public. Dans ce travail, je cherchais à clarifier les discours sur le changement climatique qui circulent dans l’espace public et les façons dont les parties prenantes – scientifiques, médias, agences gouvernementales, ONGs, politiques, etc. – interagissent. Ma recherche se focalisait plus particulièrement sur les musées et centres de sciences. J’ai soutenu cette thèse le 26 janvier 2011 au Muséum National d’Histoire Naturelle sous la direction du Pr. Yves Girault. Voici une courte présentation de ce travail. Vous pouvez également consulter un schéma d’ensemble, le manuscrit, ici ou sur TEL, et des supports de présentation orale de ce travail.

Les musées et centres de sciences se sont historiquement constitués comme des institutions scientifiques et culturelles détentrices d’un savoir savant qui leur confère une certaine autorité. Actuellement, des problèmes socioscientifiques (controverses sociotechniques ou questions socialement vives) et de nouveaux rapports entre sciences et société interrogent les modes de médiations de ces institutions. Trois questions émergent :

  1. Comment ces institutions traitent-elles ces sujets ?
  2. Développent-elles des modes de médiation particuliers ?
  3. Comment les professionnels du secteur se positionnent-ils ?

Afin de répondre à ces questions, cette thèse prend l’exemple du changement climatique et mobilise deux cadres d’étude : les courants sur la médiation des sciences inspirés du champ STS (Sciences and Technology Studies) qui interrogent le deficit model et les études sur les problèmes publics en particulier la théorie des arènes.

Médiation scientifique dans les musées et centres de sciences

Les travaux du champ STS ont développé une nouvelle façon d’appréhender les sciences. Principalement à travers des études de controverse, ils ont conduit à une approche constructiviste et relativiste. En ce qui concerne la médiation des sciences, ces travaux ont inspiré de nouvelles approches qui remettent en question une interprétation répandue au sujet des relations entre sciences et société, scientifiques et profanes, appelé deficit model, et proposent de nouvelles façons de communiquer autour des sciences. Elles invitent à repenser la position et les rôles des musées et centres de sciences. Certains proposent que ces instituions soient des forums où les sciences pourraient être discutées et où les citoyens pourraient faire entendre leur vois dans un processus d’engagement et d’émancipation.

tablemedationsciences

La première partie de cette thèse (chapitres 1 à 4) développe ces aspects et conclue à cinq modes possibles de médiation des sciences et des problèmes socioscientifiques pour les musées et centres de sciences.

Le changement climatique, un problème public

Un second cadre d’étude est utilisé pour aborder l’exemple du changement climatique qui est considéré dans cette thèse, comme un problème public, c’est-à-dire un sujet de débat public et d’intervention politique. Dans une approche constructiviste, un problème public est co-construit par une multiplicité d’acteurs qui opèrent dans différentes arènes comme autant de sous-champs de l’espace public global. A la lumière de la théorie des arènes, il apparait dans la seconde partie de la th-se (chapitre 5 à 7) que, au moins jusqu’en 2009, le changement climatique repose sur un consensus dans les arènes scientifiques, politiques et médiatiques en France. En effet, une multiplicité d’acteurs –scientifiques, politiciens, journalistes, ONGs, etc.- prennent part au débat public et convergent autour d’une même définition et cadrage du problème même si leurs intérêts et agendas peuvent diverger.

Source LMD-IPSL-CNRS

Source LMD-IPSL-CNRS

La définition et le cadrage dominant du problème sont les suivants : suivant un large consensus scientifique un changement climatique est en train de se produire et affectera les écosystèmes et les sociétés humaines de multiples façons ; des actions doivent être mises en œuvre pour atténuer et s’adapter à ces impacts ; les ménages sont responsables de 50% des émissions de gaz à effet de serre, suivant le principe « pollueur payeur », les individus doivent modifier leurs comportements quotidiens. Ainsi, le changement climatique devient une cause inattaquable au sein de laquelle les individus sont en charge d’un problème collectif au cous d’un processus de dépolitisation. Cela ne signifie pas qu’il n’existe pas des oppositions ou controverses mais celles-ci sont limitées à des champs spécifiques et peu publicisées dans l’espace public. La thèse examine plus particulièrement le cas du traitement du changement climatique par trois magazines d’actualité français entre 2005 et 2007. A la lumière de cette seconde partie, les trois questions précédemment posées deviennent les suivantes :

  1. Quelles définitions du problème climatique les musées et centres de sciences présentent-ils dans leurs productions (exposition, sites web, etc.) ?
  2. Développent-ils des modes de médiation spécifiques au changement climatique ?
  3. Quelles positions les acteurs du champ muséal adoptent-ils vis-à-vis du changement climatique en tant que cause inattaquable?
Ademe

Visuel de la campagne de l’Ademe « Economie d’énergie, faisons vite, ça chauffe »
Source Ademe

Le traitement du changement climatique par les musées et centres de sciences

Afin de répondre aux trois questions posées, quatre musées et centres de sciences sont étudiés ainsi que dix de leurs productions.

La Cité des Sciences et de l’Industrie (Paris, France)

  • Climax. Exposition temporaire (2003/10 – 2005/07)
Climax

Entrée de l’exposition Climax
Source : Cité des Sciences et de l’Industrie – Universciences

Cap Sciences (Bordeaux, France)

Source Cap Sciences et Sciences Animation

Source Cap Sciences et Sciences Animation

Science Animation (Toulouse, France)

Science Museum (London, UK)

Entrance of the Atmosphere Gallery. Science Museum London Photo Duncan Geere

Entrance of the Atmosphere Gallery. Science Museum London
Photo Duncan Geere

La troisième partie de la thèse (chapitres 8 à 12) présente les résultats de ces études de cas (un court article présente le cas du Science Museum de Londres).

1. Définition du problème

Pour l’analyse des contenus des production muséales, les variables suivantes sont utilisées : champ thématique, cadrage, personnage principal. Un système de pondération (inspiré des méthodologies employées pour l’étude des corpus de presse écrite) est défini pour chaque production étudiées.

Définition du changement climatique dans les productions muséales étudiées

Définition du changement climatique dans les productions muséales étudiées

Afin d’afiner ces premiers résultats, une seconde grille d’analyse a été utilisée. Celle-ci consiste à affiner les catégories de la variable cadrage en une série de quelques 900 descripteurs. On peut alors identifier les aspects du changement climatique  préférentiellement  abordés  et  au  contraire  ceux  qui  sont  absents. Pour une présentation précise de ma méthodologie et des résultats, voir le chapitre 8 de la thèse.

D’un point de vue global, les productions étudiées présentent souvent une définition du problème proche de la définition dominante : consensus scientifique, dépolitisation des enjeux, alerte et appel à l’action mais sans focalisation sur la dimension individuelle du problème.

2. Modes de médiation

Tel ou tel mode de médiation parmi les modes envisageables, présentés à la fin de la première et de la seconde partie, sont identifiés dans les productions muséales étudiées.

modemediation_prodmuseales

A partir de ces résultats, on défini cinq modes de médiation muséale du changement climatique.

Un mode de rupture. Seule la dimension scientifique du changement climatique est exposée. Les méthodes et les résultats de la science sont présentés selon une logique d’administration de la preuve. La science est clairement distincte du reste du monde social et reconstruite dans un discours spectacle. Il ne s’agit pas de la science entre de se faire comme proposés par des travaux en STS.

Source Sciences Animation

Source Sciences Animation

Un mode informatif. La plupart des dimensions du problème –scientifiques, politiques, sociales, économiques, etc.- sont prises en compte. Le but est de donner une vue d’ensemble claire et objective du problème.

Un mode réflexif et critique. Plutôt que de fournir des informations, l’objectif est de poser des questions et faire réfléchir à propos du changement climatique. Il n’y a pas de réponse ou de conclusion définitive. Les personnes sont invitées à conduire leur propre raisonnement et à se forger une opinion.

Source Cité des Sciences et l'Industrie - Universciences

Source Cité des Sciences et l’Industrie – Universciences

Un mode résolutique. Le changement climatique est présenté comme un problème à résoudre. Il convient de trouver le meilleur compromis en prenant en compte divers intérêts et contraintes.

Un mode interventionniste. Le but est clairement d’amener les gens à changer d’opinion et de comportement vis-à-vis du changement climatique. Celui-ci est intégré dans le cadre plus large du développement durable comme nouvelle norme sociale et politique.

Prove it ! Science Museum

3. Positions des acteurs

Les professionnels rencontrés lors de l’enquête adoptent des postures diverses. Néanmoins, la plupart s’attachent à présenter des connaissances validées dans une posture d’impartialité et refusent les approches interventionnistes. Cependant, certains éléments des productions étudiées relèvent d’un tel mode de médiation en articulation avec des discours du type alerte et appel à l’action. Cette contradiction pourrait témoigner du poids de la définition dominante du problème climatique institué comme cause sans adversaire et plus largement de la prégnance du développement durable comme nouvelle norme sociopolitique.

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